En une poignée de films seulement, le Sud-Coréens Bong Joon-ho a su s’imposer comme un très grand cinéaste aux yeux du public et de la critique. Après la comédie loufoque « Barking Dogs Never Bite », il a littéralement réinventé le thriller avec « Mermories of Murder ». En 2006, le nouvel espoir du cinéma du Pays du Matin calme confirmait son talent en signant l’immense « The Host », un brillant film de monstre à la croisée du fantastique, du drame familiale et de la comédie, auréolé d’une sélection à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes.

Rapidement devenu une référence, « The Host » est classé quatrième film le plus important de sa décennie par Les Cahiers du cinéma. Trois ans plus tard, le réalisateur fêtait sa deuxième sélection cannoise (dans la catégorie « Un certain regard » seulement…) avec le drame « Mother » et se distinguait une nouvelle fois par la qualité d’écriture de ses personnages.

Après ce sans faute vertigineux, Bong Joon-ho a décidé d’élargir ses horizons en réalisant une coproduction sud-coréenne, américaine et française. Du renfort de l’étranger était pratiquement indispensable tant son projet d’adaptation de la bande-dessinée française de science-fiction « Le Transperceneige » était ambitieux. Lorsqu’il découvre la BD de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette en 2004, le Coréen tombe immédiatement sous le charme de ce futur post-apocalyptique où l’ensemble des survivants de l’espèce humaine est enfermé dans un train aux innombrables wagons qui roule éternellement et dans lequel les passagers sont répartis hiérarchiquement : les riches à l’avant, les pauvres (appelés « queutards ») à l’arrière. Publiée il y a 30 ans, la BD de Lob et Rochette avait marqué les esprits par sa description d’un monde ravagé après un cataclysme climatique et surtout par son allégorie de la lutte des classes au dénouement ironique et radicalement pessimiste. Sur le papier, le projet réunissait un bon nombre de thématiques déjà présentes dans le cinéma de Bong Joon-ho et lui allait donc comme un gant. Cependant, la méfiance était de mise. En effet, après John Woo, Tsui Hark et, dans une moindre mesure, Park Chan-wook et Kim Je-woon, on ne compte plus les grands cinéastes asiatiques à avoir raté leurs projets internationaux. On se demandait alors comment Bong Joon-ho allait négocier le virage.

Plutôt bien, serions-nous tentés de répondre. Malgré la difficulté du film à définir son ton, la faute à un contraste trop fort entre la noirceur de l’univers et quelques personnages hauts en couleurs, le talent de conteur de Bong Joon-ho prend vite le dessus et nous fait oublier ces menus défauts. La dimension internationale du projet est parfaitement incarnée par le casting cosmopolite. Si Chris Evans impressionne et prouve qu’il a les épaules assez larges pour soutenir l’ampleur d’un tel projet, c’est sans surprise les deux acteurs coréens (Song Kang-ho et Ko Ah-seung) qui sont filmés avec le plus de grâce par Bong Joon-ho. De la bande dessinée, ce dernier ne reprend que l’essentiel : la métaphore sociale et le huis-clos ferroviaire qui impose une structure narrative tout en horizontalité et pleine de symbolisme. Le réalisateur redouble alors d’inventivité pour tirer profit de cet espace confiné. La remontée du train par un petit groupe de « queutards » révoltés permet d’explorer les multiples facettes de cette société recomposée. Du wagon transformé en salle de classe on passe au restaurant, au sauna puis à la boîte de nuit réservée à la jeunesse dorée avant de rejoindre la locomotive dans un final qui n’est pas sans rappeler celui de « 2001, l’Odyssée de l’espace ». Cette évolution par chapitres (certains parleront de « niveaux de jeu vidéo ») confère au film un faux rythme et le transforme en véritable exercice de funambule. Alternant les moments de sauvagerie et les scènes à la limite du burlesque, « Snowpiercer » apparaît comme une œuvre à part dans le paysage actuel de la science-fiction. Si les ruptures de ton propres à Bong Joon-ho fonctionnent moins bien que dans ses précédents films, on salue néanmoins l’extrême noirceur que le réalisateur réussi à préserver. À ce titre, la longue confession du personnage incarné par Chris Evans demeure l’une des scènes les plus marquantes de l’année dernière.

Injustement passé inaperçu lors de sa sortie tardive dans les salles helvétiques, « Snowpiercer » vient d’être représenté au Festival International de Fribourg dans la catégorie du « Cinéma de genre : survivre ! ». Une reconnaissance bien méritée qui sera, on l’espère, augmentée d’un joli succès lors de sa sortie DVD.

Snowpiercer (Le Transperceneige)
De Bong Joon-ho
Avec Chris Evans, Jamie Bell, Tilda Swinton, Song Kang-ho…
Ascot Elite